2.
Dans cette même position où on m'avait vue naître, seize ans auparavant, ma renaissance s'opère. Deuxième chance, un nouvel espoir en l'avenir. Je ne tomberai plus à terre. Un rêve se réalise, pouvoir recommencer autre chose, modifier sa vie là où on l'avait laissée. Moduler son bonheur, pouvoir croire enfin en l'humain. Dans ma tête un pic-vert cogne, impose son battement sans cesse à l'intérieur de mon crâne, un bourdonnement lancinant, maladif, un chantier bruyant prend place, quelqu'un veut remodeler mon destin. Quelqu'un veut m'avertir. Il faut se protéger, s'armer d'un bouclier, se construire une carapace d'acier, afin de ne plus tomber à terre, de ne plus se faire renverser. Changer du tout au tout, le tout se reconstruit. Cette chance est la dernière qui m'est accordée, et plus jamais, plus jamais il ne faut subir cette violence maternelle. Cette mère si proche, si lointaine, il faut enfin renaître de ses yeux, et l'oublier, recommencer autrement. Ma mère m'a tué, ce n'est plus ma mère. Je deviens autre, Je se transforme, petit à petit, une belle métamorphose s'étoffe juste devant mes yeux abasourdis. Le tableau de la scène est propre, malgré le sang au sol, la fille est jolie, malgré son teint livide et ses jambes nues dans un short trop grand, une poitrine encore naissante sur une peau douce et claire. Et la peau se hâle, le sang circule, toujours et encore dans les veines, comme il l'a toujours fait, peut-être un peu plus lentement, sous le coup d'un certain calme, d'un apaisement général. La fille renaît, je me sens revivre, elle se sent épuisée. Doucement, je sens que ma vie change, ma vie sera étrange, mais ma vie sera belle. Les yeux ouverts regardent encore un peu le sol, mais remontent le long du corps de la mère, hypnotisés par son regard assassin, stupéfaits d'autant de rage dans si peu d'espace. Sa langue roule le long de son palais, rougie et pointue, siffle à chaque mot, mais seulement quelques bribes m'en parviennent, et je ne l'écoute plus, ne l'entends plus peut-être, ne sais plus quoi faire face à cette langue délie qui s'agite vers moi, qui semble être infiniment longue, infiniment pointue et fine. Dans la bouche désormais presque vide de la mère flotte un liquide couleur sang qui s'accroche aux parois, aux joues roses et rebondies il y a à peine une minute, les dents sont pointues et claires, et semblent transpercer à chaque instant les lèvres, rougies elles aussi, par le sang qui afflue. Ses joues se creusent, se foncent, se rident, et la haine se lit même à travers elles deux. Les paupières sus-jacentes sont presque noires ainsi que la membrane fine qui se trouve au-dessous de ses yeux. En regardant plus précisément, je peux voir que ses yeux sont rouges de la colère qu'elle arbore. Ses sourcils sont étonnament calmes et posés, dans la lueur du jour, on peut même apercevoir que son front est lisse, sans éclaboussure, sans aucune trace de colère. Pourtant, dans ses poings crispés, serrés le long de son corps, on lit vite la jalousie qu'elle ressent, et la rage de toucher sa fille enfin, de lui porter atteinte, de la jeter à terre, de lui faire payer tout ce bonheur qu'elle vit au jout le jour, elle se doit de lui apprendre que la vraie vie est différente, et qu'on se fait jeter à terre parfois, même sans raison. Et si la fille en meurt, c'est qu'elle est incapable de survivre dans ce monde égoïste, dans ce monde de brutes où des millions de gens meurent chaque jour, comme ça, juste parce qu'on les a jetés à terre. Elle-même avait souffert, avait mangé toute sa peine pour se trouver une place dans cet univers, elle avait réussi à survivre grâce à la boulimie, la faim de tout, d'émotions, de sentiments et de nourriture. D'amour, de douceur et d'aliments. Ses jambes sont potelées et son coeur fêlé, mais elle a le regard clair, bien que rouge, et fixe, et elle ne pleure plus lorsqu'on la fait tomber. elle ne comprend pas, ou plus, que l'on puisse encore pleurer pour des futilités pareilles, pour un oui, pour un non, pour pas grand chose en fait.
La fille à terre a aussi le regard clair, vide et limpide, blanc comme neige. Elle renaît doucement, et comme les nouveaux-nés, se prépare à pousser le cri primal, afin de respirer l'oxygène qui l'entoure, et qui n'attend plus qu'elle, plus que ses poumons pour le dévorer. Elle ne se soucie plus de la mère un instant, et crie, autant que le bonheur lui saute au visage, et crie, expulse toutes ces particules de souffrance et de violence, qui ne s'étaient pas encore échappées de ses larmes, expulse dans l'air impur l'impureté de ces sentiments que lui a offert la mère. Lui rend dignement ce qu'elle lui a donné. Poliment, sans merci, sans demander son reste, sans dire un mot, juste un cri de douleur, de bonheur, un cri fugitif. Puis elle se tait. L'écho de son cri se fait ressentir encore un instant, puis plus rien. La vie, la mort, la naissance, la renaissance, tout s'oppose, tout se complète en fait, dans un puzzle complexe, sous le bruit du nouveau chantier, quelqu'un s'affaire sans relâche à toute reconstruire dans sa tête, selon ses idées. Tout change en elle, tout se divise en petites parties, en compartiments ordonnés, et pourtant dans sa tête, c'est le désordre complet. Des milliers de petites perles éparpillées, des milliers de neurones connectés, déconnectés, tout se remet en marche, et elle est hors service. Elle attend sans rien dire que le monde change, que son cerveau fonctionne à nouveau. Fragile et vulnérable, elle est à terre et se tait, le regard vide, et tous auraient pu croire qu'elle était morte. De longues minutes passent, et la fille voit devant elle le monde se transformer peu à peu. La mère devient monstre, se colore de tons brûlants, mais reste accrochée au sol sans raison, comme épuisée de sa vie. Pourtant du feu jaillit de son corps, l'énergie se renouvèle, en surplus dans ce corps graisseux et bouillant de haine. Elle ouvre ses mains et du feu s'en échappe, son ventre rebondi laisse apparaître la lave liquide, des griffes lui poussent, parade insolite où la fille ne réagit pas. Le sol fond et la fille le sent bien, elle tombe en un vide abyssal, et ne se relève pas, c'était prévu ainsi. Elle tombe dans ce gouffre sans fin, obscur et apaisant à la fois, et crie, crie sans relâche pour se faire entendre une dernière fois.
Une seconde plus tard cependant, elle était assise sur le sol, et la terre autour d'elle semble normale, rien n'a changé. La mère est humaine, apparemment du moins, et fait mine de s'inquiéter pour elle, la secoue doucement, lui dit de se taire, d'arrêter de crier. La fille s'arrête net, stupéfaite. Comme si le chantier dans son crâne n'avait jamais existé, comme si c'était une simple chute, et qu'elle se relevait, comme un être normal qui serait tombé, rien de plus, pas de haine, et pas d'ennemie mortelle, pas d'abysse, pas de tombe. La fille se murmure que c'est le choc, qu'il ne faut pas s'en faire, ça va passer. Elle est trop fragile, mais ce rêve, cette horreur de cauchemar éveillé l'a effrayée. Il faut qu'elle en parle. À n'importe qui, même la mère, même ce monstre peut-être. C'est trop réel pour être imaginaire, trop noir pour être blanc. La transition est trop rapide, la fille a besoin de temps, de mots pour pouvoir continuer. Elle ouvre sa bouche pâteuse, la salive fait défaut dans ce petit corps épuisé qui n'a même pas pris la peine d'avaler, de déglutir. Doucement, elle fait mouvoir sa langue, de haut en bas, comme pour prononcer des mots, ses dents claquent, et ses lèvres s'ouvrent, se ferment, sans aucun bruit. La fille semble décontenancée devant ce langage qui lui échappe maintenant, à cause d'une chute, d'un choc un peu plus violent que la normale. Elle entreprend de sortir un son de cet appareil de malheur qui ne l'écoute plus, et pose ainsi ses doigts sur sa gorge au niveau des cordes vocales, essaye en vain tout d'abord de ronronner, d'émettre un gargouillement, un bruit, n'importe quoi pourvu qu'il soit audible. Le mécanisme met un certain temps à se mettre en route, mais les connexions nerveuse sont rétablies, le message électrochimique passe, de neurone à neurone, aussi vite qu'il le peut, et le système défaillant se remet en marche. Elle émet plusieurs sons, plus proches d'un mot de nouveau-né que d'un langage d'adulte élaboré. Puis la parole lui revient, ainsi que ses mots, mais les phrases qui sortent de sa bouche n'ont aucun sens, et cependant, dans ses yeux, on saisit la lueur, celle qui semble dire Je parle à nouveau, j'arrive à parler, et construire des phrases, écoutez-moi, ce que j'ai à dire est intéressant, ce que j'ai à dire est magnifique et splendide. Je dois révolutionner le monde. Son discours est en effet splendidement désorganisé. On peut sentir l'artiste dans sa parole, malgré le manque de sens qu'occasionne sa fragilité et sa fatigue, on peut sentir la fêlure qui a toujours existé chez cette graine d'écrivain, cette fille presque femme. Elle reprend lentement le goût à la parole, et les mots se font de plus en plus réalistes, de plus en plus recherchés, elle veut parler du ciel, et des étoiles autour, de la terre claire sur le sol devant elle, et jusqu'à la boue qu'elle doit ingurgiter car elle aime la nature, elle doit tout prendre pour elle et tout avaler. Elle parle d'un monstre rouge sang, et de quelqu'un dans sa tête qui a su l'aider. Elle sent la présence de quelqu'un tout près d'elle, une sorte de deuxième elle, une aile qui la tient tout près du sol, qui l'empêche de tomber dans un gouffre imaginaire. Peu à peu elle fait entendre cette voix, cette aile dans ses discours. L'autre se manifeste comme une conscience, aquiesce à chacune des phrases de la fille et commente, essaie de raconter à quel point ce qu'elle a vu est effrayant, et de la petite bouche de la fille s'élèvent deux débats, deux voix qui se confrontent, ou se complètent, deux différentes personnes dans un seul petit corps. Les voix de la fille sont claires, et la mère apeurée devant le spectacle étrange d'une fille qui se dédouble à présent, comme pour être certaine de pouvoir mieux se défendre la prochaine fois. À deux, on est tellement plus fort. La mère s'en veut terriblement mainteant, d'avoir osé le geste dévastateur. Elle voit bien désormais que rien ne sera plus pareil, tout change.